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La force des communautés virtuelles: créer en ne s'actualisant pas

Jacques Daignault

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Historique des versions
Version 1.1 26 juillet 2006 JD
Mise en forme Docbook, ajout d'un résumé et modifications mineures
Version 1.0 15 septembre 2001 JD
Version originale publiée dans "http://www.espritcritique.org/0310/article4.html", automne 2001

Résumé

Analyse du concept de communauté virtuelle, à l'occasion de la création d'une association internationale en éducaton (IAACS). Le concept de virtualité développé par G. Deleuze sert de point de référence. La thèse avancée soutient que les communautés virtuelles sont créatrices pour autant qu'elles actualisent autre chose qu'elles-mêmes.


1. Contexte

En juin 2000, une centaine d'universitaires provenant d'une trentaine de pays se sont retrouvés à Baton Rouge, en Louisiane, pour créer une association internationale : the International Association for the Advancement of Curriculum Studies (IAACS)

Créer une association internationale du type IAACS pose plusieurs défis de communication. Il y a bien sûr la question du langage, on y reviendra. Mais il y a d'abord l'enjeu d'une communauté à créer, une communauté qui soit virtuelle, mais réelle. L'association n'exige pas de frais d'adhésion pour les individus et demande aux associations membres un effort financier minimal, juste de quoi payer les frais d'administration. Aussi, il est prévu une rencontre aux trois ans, et il est également précisé que toute personne qui a été présent à une des rencontres triennales conserve son droit de vote pour une décade. C'est donc dire que le mode présentiel n'est pas le mode de rencontre usuel de l'association. Il faudra donc que les membres apprennent à communiquer à distance et apprennent également à vivre l'expérience d'une communauté avec très peu de contacts face-à-face.

Cet enjeu-là n'est pas nouveau. On parle de communautés virtuelles surtout depuis l'émergence d'Internet, mais elles existaient bien avant. Stone (Proulx & Latzko-Toth, 2000:109) en recense au moins quatre époques: les communautés scientifiques et intellectuelles nées avec l'université, les publics de la radio, ceux de la télévision et enfin les usagers des MUD (Multi-Users Domains). Anderson (Proulx & Latzko-Toth, 2000:112) évoque pour sa part le journal quotidien pour expliquer en partie l'émergence de communautés nationales dont les membres feraient l'expérience de la simultanéité - à distance - dans l'acte même de lire “ l'actualité ”. Il n'est dont pas nécessaire d'utiliser Internet pour créer et entretenir une communauté virtuelle.

L'association a néanmoins choisi ce moyen là pour animer l'essentiel de ses activités. Il n'est pas exclu de recourir à d'autres technologies - comme des lettres ordinaires à la poste et un bulletin imprimé de nouvelles - là où l'Internet n'est pas disponible ou est difficilement accessible. Mais les échanges, le scrutin et la publication de nouvelles, voire la création d'une revue professionnelle - en gros les principales, sinon toutes les activités de l'association se dérouleront via Internet pour la très grande majorité des membres. Le courriel, les forums et les listes de discussion ainsi qu'un portail interactif de nouvelles et d'échanges d'information sont les principaux outils envisagés à ce jour. Et la publication d'une revue électronique est un projet en gestation qui pourrait bientôt prendre forme, d'autant que les deux premières rencontres ont déjà été l'objet de publications en ligne sur le site de Lousiana State University.

Les raisons de ce choix technologique sont d'ordres pratique et économique avant tout. Les membres visés, surtout des universitaires, des étudiants gradués et des professionnels en curriculum, ont déjà, pour la plupart, intégré plusieurs des outils mentionnés, en particulier le courriel et les navigateurs Web, à leur vie professionnelle. Ce sont des outils accessibles dans la plupart des universités, des bureaux gouvernementaux et dans différents lieux publics - par exemple des cafés Internet - et ce, non seulement dans les pays industrialisés, mais également dans plusieurs pays en voie de développement. Ce sont des outils relativement polyvalents : on peut communiquer aussi bien de manière synchrone qu'asynchrone et utiliser des interfaces en mode texte aussi bien que multi-média. Et tout cela à un moindre coût comparé au prix de la poste (pour des envois volumineux et massifs), de l'impression papier (un bulletin et une revue coûte assez cher à publier) et du téléphone et de la télécopie. Il y a bien sûr de grandes disparités dans les vitesses et les facilités d'accès, de même que dans les contrôles et la surveillance qu'exercent certains États. Des disparités qui pourraient rendre difficiles, voire impossibles, la participation de certains pays à l'association. C'est là une question difficile et non résolue que l'association devra problématiser davantage. Mais comme on le verra un peu plus loin, il existe des solutions à peu de frais pour accélérer l'informatisation des régions du monde encore exclues. La question est de moins en moins d'ordre technologique et économique, que politique. Et l'association pourra facilement publier sur le Web différents formats adaptés aux bandes passantes des usagers, en prévoyant par exemple une lisibilité de tous les documents via un navigateur en mode texte.

Cela dit, plusieurs décisions restent à pendre, au plan des technologies, qui pourraient être déterminantes sur les orientations mêmes de l'association. L'Internet est une technologie complexe et comporte “favor” et “telic inclinations” pour reprendre l'expression de Ihde (Burch, 2000:10). Il est en effet raisonnable d'affirmer que “Technologies transform our experience of the objects in the world non-neutrally.” (Ihde, 1994:7). Plusieurs auteurs n'hésitent pas d'ailleurs à parler d'hybrides (Harraway, 1997; Latour, 1987; Fountain, 2001) concernant les liens entre l'humain et les nouvelles technologies, au sens d'une destinée commune. Or qu'en est-il de l'hybride IAACS-Internet?