La mission de l'association est résumée dans la constitution.
Our hope, in establishing this organization, is to provide support for scholarly conversations within and across national and regional borders about the content, context, and process of education, the organizational and intellectual center of which is the curriculum.[1]
Rien n'indique ici qu'il faille créer une communauté, plutôt qu'un réseau, un collectif, une société, ou tout autre concept appartenant au voisinage sémantique d'une association internationale; rien n'indique non plus si l'association désigne une communauté ou un réseau ou si elle l'imagine et l'appelle. Laissons d'ailleurs à Bill Pinar, président de IAACS, le soin de définir et d'approfondir la mission de l'association. Je pose néanmoins la question des “telic inclinations” d'Internet comme outil de développement et d'animation de l'association. On ne voudrait pas présumer de l'avenir de cet hybride en examinant son rapport avec la création d'une communauté virtuelle (ou de toute autre expression de la même famille), mais on voudrait montrer que la question se pose, d'entrée de jeu, de savoir si c'est cela qui est créé et surtout: qu'est-ce que cela veut dire?
Proulx et Latzko-Toth (2001) ont particulièrement bien montré la difficulté de définir le concept de “communauté virtuelle”. À partir des principaux écrits sur le sujet, ils ont retenu trois grandes approches de la virtualité. Les deux premières s'appuient sur une séparation du virtuel et du réel: une vision péjorative du virtuel entendu comme imitation dégradée du réel, comme simulacre -- l'effet Disneyland, par exemple -- et une vision enthousiaste dans laquelle le virtuel viendrait nous libérer des contraintes de la matière, de l'espace et du temps -- l'utopie communautaire à l'échelle du monde ... Cette dichotomie entre le virtuel et le réel est simpliste et contestable, on le verra. Mais surtout, lier le virtuel au progrès de la technologie -- ce que suggèrent ces deux premières approches en faisant coïncider l'irruption du virtuel avec le progrès technologique - c'est interpréter les “telic inclinations” de la technologie comme véritable déterminisme, transformer la “tendance” en fatalité. La troisième approche, largement fondée sur les travaux de Deleuze, propose au contraire que le virtuel n'est aucunement tributaire du progrès technologique, car “la vie quotidienne est toujours-déjà une réalité virtuelle” (Doel et Clarke, cités par Proulx & Latzko-Toth, 2001:103). Pour Deleuze le virtuel ne s'oppose par au réel, mais à l'actuel[2]. Il y aurait véritable hybridation (l'expression est de Proulx & Latzko-Toth, 2001:104) du réel et du virtuel.
Or si le concept de virtualité est complexe, celui de communauté ne l'est pas moins. Après avoir montré la difficulté de maintenir la distinction classique établie par Tönnies entre communauté et société, après avoir rappelé les principales reconceptualistations du concept de communauté issues du constructivisme (la communauté est un fait d'abord imaginé) et de la critique littéraire (en particulier la référence aux “communautés interprétatives” et aux “pratiques de lecture”), après avoir présenté les parentés conceptuells, mais également les différences, entre communauté, public et réseau social, les auteurs font montre de prudence à l'égard d'une définition du concept de communauté ou du terme plus générique de collectif. Ils arrivent néanmoins à conclure à l'existence de quelque chose qui pourrait s'appeler une communauté virtuelle.
Enfin, l'expression “communauté virtuelle” jouirait d'une sorte de référent réel, qui serait apparue dans une synthèse entre la fascination qu'exerce de plus en plus la virtualité sur l'imaginaire des prophètes et des professionnels du numérique, et le terme “community on line” introduit par les créateurs d'ARPANET. Si le virtuel, au sens de Deleuze, n'est pas tributaire du progrès technologique et en particulier des NTIC et de l'Internet, l'expression “communauté virtuelle” désignera tout de même avant tout ces nouvelles formes de collectifs qui serait en train d'être inventés sur et autour d'Internet.
Nous ne savons toujours pas grand chose de ces communautés dont le statut demeure problématique, et l'avenir inconnu. En fait, elles seraient comme en train de naître. Il n'est donc pas surprenant que s'opposent assez farouchement deux grandes croyances, dont l'une ou l'autre - sinon même les deux, à divers degrés - pourraient s'avérer justes. Parlons en fait de deux horizons - utopie et contre-utopie - venant moduler les appréciations des uns et des autres concernant les effets d'Internet sur le tissu social ou communautaire. Selon que je regarde vers l'horizon du pire ou du meilleur, j'exprimerai, à l'endroit d'Internet, plutôt des réserves - pouvant aller jusqu'à la condamnation - ou témoignerai de l'encouragement - pouvant aller jusqu'à l'exhaltation.
Mais voilà, nous avons pris le train. L'hybride IAACS-Internet est en marche. Ce qui nous intéresse maintenant est son devenir en tant que communauté virtuelle. Et nous pensons que les nuances de la troisième approche de la virtualité dégagée par Proulx & Latzko-Toth, et fondée sur le travail philsophique de G. Deleuze, pourront nous aider à suivre la naissance ou l'avortement d'une communauté virtuelle vouée au développement du curriculum à l'échelle internationnalle.
[1] On pourra lire la mission de l'association sur le site Internet suivant: http://www.iaacs.org
[2] C'est là un terme récurrent dans toute l'oeuvre de Deleuze depuis Différence et répétition (1968) au moins.