Le bazar et la cathédrale. L'ordre qui émerge du désordre. Mais surtout le récit de Fetchmail, qui illustre bien le modèle. Raymond va proposer plus d'une dizaine de règles ou de “théorèmes[5]” pour étayer sa thèse.
Bezroukov est très critique de Raymond et croit que la métaphore du bazar est non seulement simpliste, mais fausse. Il attribue aux leaders de l'Open Source une force de leadership qui en font de véritables architectes de cathédrales. Mais surtoute Bezroukov croit inutile de chercher ailleurs que dans l'histoire des sciences appliquées un modèle pour expliquer le succès de l'Open Source.
Guerry est un doctorant fran\c{c}ais qui a publié une proposition de thèse sur l'innovation technologique qu'il se propose d'illustrer à partir du cas de l'Open Source. Il donne beaucoup de crédit à Raymond, pas tellement sa métaphore du bazar mais à plusieurs des règles qu'il reprend pour son compte dans une typologie prometteuse inspirée des travaux de Flichy. D'après ce dernier toute innovation technologique ne se comprend qu'à la lumière d'un cadre de référence constitué d'un cadre de fonctionnement et d'un cadre d'usage; une relation de signifiant à signifié, suggère même Flichy. Guerry décompose à son tour le cadre de fonctionnement et propose un troisième terme: le cadre de développement. Et il montre alors que la plupart des propositions de Raymond pour expliquer le succès de l'Open Source s'inscrivent dans l'une ou l'autre de ces trois catégories. Il s'agit d'un modèle prometteur, mais inachevé, voire embryonnaire.
Le modèle de Tuomi est le plus complet et le plus satisfaisant jusqu'ici. Il conjugue deux modèles: celui des communautés de pratiques et l'ANT. Auteur d'un livre à paraître sur l'évolution de Linux comme innovation technologique, l'auteur réussit une analyse assez fine des processus créateurs - en particulier les “traductions” au sens de l'ANT - qui expliqueraient la croissance rapide de Linux. Cela va le conduire à une espèce d'écologie des communautés de pratiques ou l'équilibre toujours précaire des hybrides mis en réseau explique le mouvement de l'innovation technologique.
Tous ces modèles expliquent le succès incontestable de Linux. Les raisons, on l'a vu, diffèrent, mais les conclusions sont partout les mêmes: c'est une communauté virtuelle qui a produit Linux et Linux est un succès collossal au plan informatique: \c{c}a marche, et très bien.
Ces modèles permettent également de renforcer nos règles: la technologie du développment logiciel a des tendances fortes qui concilient bien les intérêts de célébrité, de partage, de militantisme et d'intérêt général, par exemple, des collectifs qui s'en prévalent. Contrairement aux logiciels dits propriétaires qui concilient plutôt des intérêts de succès économique, de pouvoir, de contrôle, d'intérêts privés et de loyautés envers l'entreprise. Il est également clair que des intérêts divergents peuvent faire éclater les collectifs - par exemple un trop forte demande d'attention de la part d'un des créateurs ou encore des tensions entre les usagers et les développeurs. Ou encore le ton agressif de certains “militants” peut nuire à la réputation de sérieux que les développeurs essaient de vendre dans le monde des affaires. Mais il est tout aussi clair que ces tensions ont généré des compromis dont l'histoire relatée par Taomi démontre bien l'aspect particulièrement créateur. Plusieurs usagers de l'Open source ne sont pas forcément conscients des tensions qu'ils générent ou subissent eux-mêmes dans leur manière d'utiliser ou de ne pas utiliser les logiciels. Il arrive souvent que des projets intéressants, auxquels des usagers donnent leur confiance, disparaissent tout bonnement sans que l'usager s'en rende compte... Enfin on voit bien que la publicité entourant une controverse peut à son tour générer des tensions ...
Il est légitime de croire, plusieurs exemples le montrent, que lorsque les tendances fortes d'une technologie sont contraires aux intérêts d'un collectif, cela crée des tensions dont la gestion consomme beaucoup d'énergie; cela pourrait même freiner le développement, peut-être pas du collectif et de la technologie, mais de ce qu'ensemble ils pourraient créer. On pourrait parler de mauvais mélange, au sens de Spinoza. Cela a été dit plusieurs fois à l'égard de l'intégration des TIC dans les milieux scolaire et communautaire, et même dans la fonction publique. Il existe des controverses importantes entourant les dépenses qu'occasionnent le recours à des logiciels propriétaires
Une des forces du modèle proposé par Toami est de suggérer qu'il soit possible d'exercer un certain contrôle sur le choix de ses batailles, et que ce faisant on contribue à maintenir en équilibre la communauté de pratique à l'oeuvre dans l'innovation technologique. En fait les obstacles les plus sérieux viendraient de la difficulté, voire de l'impossibilé pour un collectif de “traduire” une ressource pour son avancement.
Nous faisons l'hypothèse que des contradictions trop grandes entre les tendances fortes d'une technologie et les intérêts d'un collectif sont destructrices des effets anticipés, mais souvent productrices d'effets inattendus.
On aimerait suggérer que l'hybride éducation publique ou même plus simplement “intérêt général et public” et nouvelles technologies a été souvent déconstruits, et même décriés, là ou les intérêts étaient franchement irréconciliables: sur la question des droits d'auteur (il faudrait tout un chapitre là-dessus), sur l'approche commerciale de l'éducation et sur toute question de démocratie de l'éducation.
En fait nous pensons que la difficulté principale à intégrer les nouvelles technologies dans les communautés éducatives qui ont a coeur l'intérêt général et public vient en partie de l'impossibilité pour ces communautés de “traduire” en ressources utiles à son développement les technologies propriétaires.
Nous suggèrons deux choses: premièrement, l'éclatement au grand jour de la controverse concernant les logiciels libres en éducation viendrait en partie de l'échec de cette traduction des logiciels propriétaires en ressources utiles pour le développement de l'éducation publique; il ne s'agirait pas tant d'un défaut ou d'un échec de l'intégration des NTIC, mais de la production d'un effet inattendu des tentatives d'intégration sur la base de logiciels propriétaires. En d'autres termes tout le débat actuel sur l'intégratoin des NTIC à base de logiciel libre serait lui-même une sorte d'innovation technologique produite par les tensions impossibles et d'abord inconscientes entre l'éducation publique et les logiciels propriétaires, au sein de l'écologie plus générale de l'intégration des NTIC. Deuxièmement, ce nouvel hybride “éducation publique - Open Source”, fortement contesté sur bien des fronts politiques et économiques, est lui-même porteur d'effets anticipés et inattendus. Nous pensons que le principal effet anticipé est la création de communautés virtuelles.
Enfin, on notera plusieurs avantages à utiliser les logiciels libres en éducation. Le site de Linux-Québec[6]. -- entre autres sites dédiés à la promotion des logiciels libres -- les résume très bien tout en pointant vers plusieurs liens pertinents en français.
[4] Le mouvement du logiciel libre est particulièrement bien décrit sur le site de la Free Software Foundation (http://www.gnu.org) et sur le site de l'Assocation pour la promotion et la recherche en informatique libre (http://www.april.org).
[5] Le texte de Raymond circule largement sur Internet. On en trouvera une version française à l'adresse suivante: http://www.linux-france.org/article/these/cathedrale-bazar/. Aussi, son auteur a publié différentes versions (des révisions) numérotées 1.16 à 1.51. La dernière a été publiée en août 2000.