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5. Le modèle de Deleuze

5.1. Une autre manière de penser: créer l'espoir

Avant de présenter brièvement le modèle de Deleuze, il faut réfléchir un peu sur le sens anticipé de cette aventure. Nous avons vu plus haut que le virtuel n'est pas le fruit d'un déterminisme technologique. Nous avons pourtant utilisé l'expression “communauté virtuelle” afin de désigner ces communautés un peu floues qui émergent d'Internet; la communauté virtuelle serait donc liée à la techonologie. Mais c'est une liaison pratique et non nécessaire. Il est important de la comprendre.

Ce qu'il faut maitenant problématiser est le plus difficile, mais le plus fondamental: le sens de communauté comme création originale d'un quatrième type que Deleuze a bien vu, mais sans le nommer.

Dans Qu'est-ce que la philosophie Deleuze et Guattari (1991) présentent trois grandes activités de la pensée: la philosophie, l'art, la science. Ils mettent un grand soin à montrer que ce sont là trois grands types originaux produisant chacun dans son champ respectif, des pensées enrichissant le monde. La philosophie produit des concepts sous la forme de variations sur un plan d'Immanence; l'art produit des percepts et des affects qu'elle agence comme des forces et des variétés sur un plan de composition, et la science produit des fonctions qu'elles rapportent comme des variables sur un plan de référence ou de coordonnées.

Le texte de Deleuze est fascinant et brillant, mais il laisse peu de place à la création en éducation et encore moins à l'innovation technologique. encore des formes à la pensée qui permettrait de nommer ce que crée d'autres activités que la philosophie, l'art et la science.

On pourrait disputer longtemps de la pertinence de reduire à trois ou d'ouvrir à quatre, cinq, six ou plus les grandes formes de la pensée. L'essentiel n'est pas là, mais dans sa signification. En fait, qu'est-ce que penser, pour Deleuze?

Ce qui définit la pensée, les trois grandes formes de la pensée, l'art, la science et la philosophie, c'est toujours afrronter le chaos, tracer un plan, tirer un plan sur le chaos. (Deleuze & Guattari: 1991:186)

Or les éducateurs n'affrontent-ils pas aussi le chaos d'une certaine manière, et qu'en rapportent-ils? Quels plans tirent-ils?

Rappelons-nous la fable d'Épiméthé. Quand Prométhée se jette sur la boîte de Pandore pour interrompre le déversement des maux qui viennent affliger l'humanité. Rappelons-nous qu'il se jette sur la boîte au moment même où allait en sortir l'espoir.

Je suggère que pour les éducateurs au sens large penser soit précisément produire de l'espoir. Affronter le chaos des misères et des souffrances, le regarder en face et plonger au fond de la boîte pour y dérober un morceau d'espoir qu'il faudra ensuite rapporter sur un plan particulier, qui reste à définir, et qui pourrait bien être le plan de solidarité des communautés dont l'existence est vouée à l'émancipation de l'autre.

5.2. Des communautés virtuelles qui ne s'actualisent jamais

Il faut maintenant revenir au modèle de Deleuze, à sa définition du virtuel, et surtout au passage du virtuel à l'actuel. Une des originalités du texte de Deleuze est de concilier une philosophie transcendentale avec une philosophie empiriste. Le concept de différent/ciation (Deleuze, 1968) illustre parfaitement le phénomème de passage entre le virtuel et l'actuel.

En fait Deleuze soutiendrait probablement que Linux est une différenciation, une individuation dans l'écriture logicielle d'une dynamique différentielle où des acteurs virtuels se seraient consitués en une structure productrice, non pas d'elle-même, mais de linux. En d'autres termes, Linux serait l'actualistaion de la communauté virtuelle qui s'est auto-créée sans jamais s'actualiser; la communauté elle-même n'aurait donc pas à s'actualiser elle-même pour prétendre à la réalité, elle n'a qu'à décliner ses effets dans son individuation, en l'occurrence Linux. Il pourrait même s'avérer fatal pour la communauté virtuelle de s'actualiser elle-même, car c'est toute sa dynamique créatrice qui s'éteindrait dans l'adéquation du virtuel et de l'actuel. Une des grandes thèses de Deleuze est que le virtuel demeure différentiel et transcendental; l'actualisation répond à d'autres forces, à d'autres synthèses qui sont plutôt empiriques.

Mais il n'est pas exclu d'imaginer qu'il soit dans l'essence du virtuel de chercher toujours à s'actualiser; ce serait même une bonne interprétation du mouvement différentiel. C'est parce que le virtuel cherche paradoxalement à s'actualiser mais qu'il n'y arrive jamais que s'actualise quelque chose d'autre qui en soit comme l'effet sensible.

Il ne suffit pas de dire qu'il existe des communautés virtuelles à côté d'autres communautés, il faut au contraire apprécier que les communautés n'actualisent bien quelque chose que dans la mesure où une part d'elles-mêmes demeure virtuelles. C'est une hypothèse forte qu'il reste à vérifier dans une lecture plus serrée des textes de Deleuze au voisinage de quelques textes clés sur le concept de communauté. Essayons quand même d'en suivre les conséquences.

Toutes les communautés sont porteuses d'un projet, d'un rêve. La communauté de l'Open source a plusieurs projets, plusieurs rêves dont les effets actualisé sont des produits logiciels. Mais ces produits technologiques créent, au voisinage d'autres collectifs, d'autres projets dont plusieurs concernent l'éducation, par exemple IAACS et l'Open Source. Il est à se demander si le devenir d'une communauté virtuelle qui naîtrait de ce nouvel hybride ne serait pas lié à sa capacité à rouvrir à nouveaux frais, toujours à nouveaux frais, la boîte de Pandore, à s'y plonger pour y arracher un bout d'espoir, et à reporter sur un plan de solidarité nos projet d'éducation toujours mieux enracinés dans le souci de l'autre.

Enfin, imaginons même qu'Internet soit un obstacle sérieux pour une communauté virtuelle qui chercherait à s'actualiser; Internet jouerait un rôle de premier plan dans la création et la différance (avec un “a”) d'une rencontre narcissique et fatale du même avec le même. En d'autres termes les communautés virtuelles à venir ne seraient pas tant créées par Internet que protégées par lui contre la tendance suicidaire du rêve narcissique.

Internet, malgré lui, malgré ses promoteurs et ses détracteurs, gardien de l'espoir. Qui l'aurait cru?

Il nous reste donc à suivre l'évolution de cette communauté virtuelle qui prend naissance dans la rencontre hybride d'IAACS et de l'Open Source et à se demander sur quel plan de solidarité elle nous convie. Quatre questions pourront lui être adressées en permanence:

Crée-t-elle de l'espoir, quelle sorte d'espoir, pour qui et avec quel effet dans le monde empirique ?